Il faut sauver Saïd Brigitte Smadja

Il faut sauver Saïd Brigitte Smadja

 

quatrième de couverture

Saïd a aimé le travail bien fait, la langue française et ses richesses, les dictionnaires, la beauté sous toutes ses formes. Il a aimé être un bon élève. Mais c’était avant. Il y a longtemps. Il y a un an. Avant le collège Camille-Claudel, la foule hurlante de ses mille deux cents élèves, le racket, la fatigue, le mépris et la haine de ceux qui veulent tuer tout ce qui est beau. Au collège, Saïd a changé. Ce n’est pas qu’il ne veut plus réussir et s’en sortir. Il le veut toujours, de toutes ses forces. C’est juste que, des forces, il en a de moins en moins. Tout seul, il sait qu’il n’y arrivera pas. Alors il s’accroche à ce qu’il peut : une sortie à Paris au musée d’Orsay, un tableau qui représente des fleurs blanches sur un fond noir, son ami Antoine qui baigne dans la culture, le caractère d’un prof qui ressemble à l’acteur de Mission impossible… Sauver Saïd de l’échec et du désespoir, est-ce vraiment mission impossible ?

Illustration de couverture : Alan Mets (suivre le lien)

Octobre : le bruit

Dans le hall peint de couleurs vives et sales, les élèves sont agglutinés, une foule hurlante où je ne reconnais presque personne.

Les grands ne se parlent pas entre eux, ils rigolent très fort, ils crient comme si le reste du monde était sourd.

La plupart ne sont pas méchants, mais ils ne savent pas s’exprimer autrement. Certains se lancent des invectives, comme ils le font dans la rue ou en bas des immeubles, et les autres les imitent.

Invectives: paroles ou suite de paroles violentes lancées contre quelqu’un ou quelque chose; injures, insultes.

(…)  Dans les escaliers et les couloirs, c’est pire, ça résonne, les voix, les pas. Personne ne fait rien pour arrêter ça, sauf un pion parfois, qui crie plus fort que les élèves, mais ou bien ils ne l’écoutent pas, ou bien ils se moquent de lui. «Il ne va pas tenir longtemps, celui-là, c’est un nouveau», explique Manu, un ancien de la primaire.
En classe, le bruit devrait s’arrêter, mais, non.

Nadine nous faisait mettre en rang, deux par deux, dans le couloir, et elle nous expliquait qu’entre le couloir et la classe, il y avait une frontière. Quand on franchissait la frontière, on devait respirer un grand coup, elle disait qu’on entrait dans un autre espace. C’est drôle, au début, je la trouvais débile, mais, au bout de quelque temps, j’aimais ça, respirer, franchir la frontière, m’asseoir tranquillement à ma place et l’écouter.

Au collège Camille Claudel,  entre la rue et la grande cour, entre la grande cour et le hall,  entre le hall et le couloir,  entre le couloir et la classe, les frontières sont des passoires,  et il n’y a pas de douaniers. Les élèves entrent en parlant, ils jettent leur cartable sur les tables. Si le prof n’élève pas la voix, ils continuent. Si le prof élève la voix, ils s’arrêtent, à peine une minute, et ils recommencent. Déjà la moitié de mes profs ont abdiqué.

Abdiquer: renoncer à agir, se déclarer vaincu.

(…) À la cantine, le bruit devient plus fort encore, un bazar à faire crever les tympans. Puis il faut reprendre les escaliers, les couloirs et rentrer en classe et je dois faire un effort très grand, assis au premier rang, pour écouter ce que les profs racontent au milieu du tintamarre.

Tintamarre: grand bruit discordant.

Le collège Camille-Claudel, c’est comme chez moi. La télé est toujours allumée, des voix murmurent ou crient, et c’est toujours un film de guerre (p 11 à 18)

Novembre : la vengeance

Il [M. Théophile] est prof d’histoire-géo et, dans ses cours, il n’y a jamais de chahut, pas un son. Il ne met pas d’heures de colle, ni de zéros. Il arrive au bout du couloir et tout le monde se tient à carreau. À cause de ses cheveux blancs très courts, à cause de son costume, de sa cravate, de sa taille, presque deux mètres, et parce qu’il ressemble à l’acteur de Mission impossible.

Avec lui, tout le monde le sait, même Tarek: pas question de ne pas dire bonjour, pas question de parler fort, pas question de ne pas avoir ses affaires, pas question de ne pas faire un contrôle. Il nous mitraille de ses yeux bleus, il nous toise, il ne lâche jamais prise.

Je l’adore. C’est le seul cours où je peux travailler sans avoir à me boucher les oreilles. Le seul cours où je me repose.

Il [Tarek] préfère détruire Mme Beaulieu, parce que c’est une femme, qu’elle n’a même pas vingt-cinq ans, qu’elle est toute petite et (…) parce qu’elle ne ressemble pas à une commissaire de la télé.

En voyant les pneus crevés, M. Théophile a hurlé « Bande de salauds! » et il a montré son poing en direction des arbres. « Bande de lâches ! Quel exemple vous donnez à vos petits frères ? Criminels ! » (p. 29, 30)

Décembre : mon frère Abdelkrim

Au collège, je travaille de moins en moins, sauf avec M. Théophile. J’aimerais bien l’avoir comme prof dans toutes les matières. Il est sévère et il est très drôle parfois, quand on ne s’y attend pas du tout.

Il ne respecte pas le programme. Il dit en feuilletant le livre d’histoire-géo: « Quelle stupidité! »

Il a toujours des cartes muettes autour de lui et le jeu est d’être capable de dire où sont tous les pays.

Il nous a fait construire une frise avec des dates qu’on doit apprendre par cœur. Il a eu cette idée quand Mohammed a dit que le Christ était né en même temps que Louis XIV.

A tous ses cours pendant quelques minutes, on s’entraîne. Se repérer dans l’espace et le temps, c’est son truc à M. Théophile et même ceux qui n’apprennent rien chez eux finissent par savoir. (p33-34)

 (…) J’ai d’autres problèmes, et ça, Mme Beaulieu et M. Théophile ne le savent pas. Ils n’imaginent pas ma vie en dehors des murs en carton de leur classe. »(p 35)

3 Responses to “Il faut sauver Saïd Brigitte Smadja”


  1. 1 lilou 17 mai 2015 à 20 h 38 min

    Vous avez raison il est trop trop bien !!

  2. 2 Sam 12 mars 2013 à 12 h 15 min

    J’ai adoré ce livre, j’ai 12 ans.


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