Lecture pour l’été (3) : ils ont aimé, ils recommandent

Victor, Emilie, Andreas et Argan présentent

dix petits nègres

Les dix petits nègres d’Agatha Christie

Traduction de Gérard Chergé

Dix personnes apparemment sans point commun se retrouvent sur l’île du Nègre, invités par un mystérieux M. Owen, malheureusement absent. Un couple de domestiques, récemment engagé, veille au confort des invités. Sur une table du salon, dix statuettes de nègres. Dans les chambres, une comptine racontant l’élimination minutieuse de dix petits nègres. Après le premier repas, une voix mystérieuse s’élève dans la maison, reprochant à chacun un ou plusieurs crimes. Un des convives s’étrangle et meurt, comme la première victime de la comptine. Une statuette disparaît. Et les morts se succèdent, suivant le texte à la lettre. La psychose monte. Le coupable se cache-t-il dans l’île, parmi les convives ?

Une poignée de personnages admirablement campés, une ambiance tendue, un suspense à couper le souffle et une fin complètement inattendue… La reine de crime nous livre ici un classique de la littérature policière ! –Sophie Colpaert –Ce texte fait référence à l’édition Poche

extraits (pris sur le blog textes à tout vent)  éd.Edito-Service

[…]

Le dîner touchait à sa fin.

La chair avait été excellente, les vins parfaits. Rogers s’acquittait admirablement de son service.

Tous les convives étaient de bonne humeur et les langues commençaient à se délier.

Mr. le juge Wargrave, attendri par le délicieux porto, devenait spirituel et pétillant d’ironie ; le docteur Armstrong et Tony Marston l’écoutaient avec plaisir, Miss Brent bavardait avec le général Macarthur ; ils s’étaient découvert des amis communs. Véra Claythorne posait à Mr.Davis des questions très pertinentes sur l’Afrique du Sud. Mr. Davis connaissait ce sujet à fond. Lombard suivait leur conversation. Une ou deux fois, il leva brusquement les yeux et ses paupières se rétrécirent. De temps à autre, il promenait discrètement son regard autour de la table et étudiait les autres convives.

Soudain, Anthony Marston s’exclama :

-C’est drôle, ces petites statuettes, hein ?

Au centre de la table ronde, sur un plateau de verre, étaient placées de petites figurines en porcelaine.

-Des nègres, dit Tony. L’ìle du Nègre. Voilà d’où vient l’idée, je suppose.

Véra se pencha en avant.

-En effet, c’est amusant. Combien sont-ils ? Dix ?

-Oui…il y en a dix.

Véra s’exclama :

-Ils sont comiques. Ce sont les dix négrillons de la chanson de nourrice. 1Dans ma chambre à coucher, elle est encadrée et suspendue au-dessus de la cheminée.
-Dans ma chambre également, déclara Lombard.

-Dans la mienne aussi !

-Dans la mienne aussi !

-Et aussi dans la mienne !

Tout le monde fit chorus.

-L’idée n’est pas banale, dit Véra.

Mr. le juge Wargrave grogna entre ses dents :

-Dites plutôt que c’est enfantin.

Puis il se versa du porto.

Emily Brent lança un regard vers Miss Claythorne ; Véra Claythorne y répondit par une inclination de la tête et toutes deux se levèrent.

Dans le salon, par les portes-fenêtres ouvertes sur la terrasse leur parvenait le bruit des vagues se brisant sur les rochers.

-J’aime à entendre le murmure de la mer, remarqua Emily Brent.

-Moi, je l’ai en horreur, répondit Véra d’un ton sec.

Miss Brent la considéra, toute surprise. Véra se mit à rougir et ajouta, en dominant son émotion :

-Il ne ferait guère bon ici un jour de tempête…

Emily Brent partageait cet avis.

-La maison doit être fermée pendant l’hiver, dit-elle. D’abord, les domestiques refuseraient d’y rester.

Véra murmura :

-En n’importe  quelle saison, il doit être difficile de trouver du personnel qui consente à vivre dans une île.

Emily Brent fit cette réflexion :

-Mrs. Oliver peut s’estimer heureuse d’avoir recruté ce ménage de serviteurs : la femme est un excellent cordon-bleu.

« C’est inouï ce que les vieilles gens embrouillent les noms ! » pensa Véra en elle-même.

Puis elle prononça tout haut bien distinctement :

-Mrs.Owen a vraiment de la chance.

Emily Brent avait apporté dans son sac à main un petit ouvrage de broderie. Au moment d’enfiler son aiguille, elle s’arrêta net et se tourna vers sa compagne :

-Owen ? Vous avez bien dit Owen ?

-Oui.

-De ma vie, je n’avais entendu prononcer ce nom-là.

Véra ouvrit de grands yeux.

-Tout de même…

Elle n’acheva point sa phrase. La porte venait de s’ouvrir et les hommes entraient dans le salon. Rogers les suivait, portant le café sur un plateau.

Le juge alla s’asseoir auprès d’Emily Brent et Armstrong à côté de Véra. Tony Marston se dirigea vers la porte-fenêtre, toujours ouverte. Blore examinait avec un étonnement naïf une statuette de bronze, se demandant si ces formes angulaires représentaient bien le corps d’une femme.

Le général Macarthur, le dos tourné à la cheminée, tirait sur sa courte moustache blanche. Le dîner avait été succulent et il se félicitait d’avoir répondu à l’invitation.

Lombard feuilletait les pages du Punch posé avec d’autres journaux sur une table près du mur.

Le domestique servit à la ronde un café noir fort et brûlant.

En somme, tous les invités, après ce copieux et fin repas, étaient heureux de la vie et d’eux-mêmes. Les aiguilles de la pendule marquaient neuf heures vingt. Dans le salon régnait en silence…un silence de confortable béatitude.

Au milieu de ce silence, s’éleva une voix…inattendue…surnaturelle et incisive…

Mesdames et Messieurs. Silence, s’il vous plaît !

Tous sursautèrent. Chacun regarda autour de soi, observa ses voisins et scruta les murs. Qui donc parlait ?

La Voix poursuivit, haute et claire :

Je vous accuse des crimes suivants :

Edward George Armstrong, vous avez, le 14 mars 1925, causé la mort de Louisa Mary Glees.

Emily Caroline Brent, le 5 novembre 1931, vous vous êtes rendue responsable de la mort de Beatrice Taylor.

William Henry Blore, vous êtes la cause de la mort de James Stephen Landor, survenue le 10 octobre 1928.

Véra Elisabeth Claythorne, le 11 août 1933, vous avez tué Cyril Ogilvie Hamilton.

Philip Lombard, au mois de février 1932, vous avez entraîné la mort de vingt et un hommes, membres d’une tribu d’Afrique Orientale.

John Gordon Macarthur, le 4 janvier 1917, vous avez de sang-froid envoyé à la mort l’amant de votre femme, Arthur Richmont.

Anthony James Marston, le 14 novembre dernier, vous avez tué John et Lucy Combes.

Thomas Rogers et Ethel Rogers, le 6 mai 1929, vous avez laissé mourir Jennifer Brady.

Lawrence John Wargrave, en date du 10 juin 1930, vous avez conduit à sa mort Edward Seton.

Accusés, avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?

La Voix se tut.

[…]

Magali et Sophie présentent

ensemble c'est tout

Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda

Présentation de l’éditeur

 » Et puis, qu’est-ce que ça veut dire, différents ? C’est de la foutaise, ton histoire de torchons et de serviettes… Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences…  » Camille dessine. Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l’existence tourne autour des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l’idée de mourir loin de son jardin. Ces quatre là n’auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop cabossés… Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l’amour -appelez ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire, c’est la théorie des dominos, mais à l’envers. Au lieu de se faire tomber, ils s’aident à se relever.
Extraits
« – Tu as raison, on ne va pas y arriver… Il vaut mieux que tu te casses, mais laisse-moi te dire deux choses avant de te souhaiter bonne route : La première, c’est à propos des intellectuels justement… C’est facile de se fourtre de leur gueule… Ouais, c’est vachement facile… Souvent, ils sont pas très musclés et en plus, il n’aiment pas ça, se battre…Ça ne les excite pas plus que ça les bruits de bottes, les médailles et les grosses limousines, alors oui, c’est pas très dur… Il suffit de leur arracher leur livre des mains, leur guitare, leur crayon ou leur appareil photo et déjà, ils ne sont plus bons à rien ces empotés… D’ailleurs, les dictateurs, c’est souvent la première chose qu’ils font : casser les lunettes, brûler les livres ou interdire les concerts, ça leur coûte pas cher et ça peut leur éviter bien des contrariétés par la suite… Mais tu vois, si être intello ça veut dire aimer s’instruire, être curieux, attentif, admirer, s’émouvoir, essayer de comprendre comment tout ça tient debout et tenter de se coucher un peu moins con que la veille, alors oui, je le revendique totalement : non seulement je suis une intello, mais en plus je suis fière de l’être… Vachement fière, même… Et parce que je suis une intello comme tu dis, je ne peux pas m’empêcher de lire tes journaux de moto qui traînent aux chiottes et je sais que la nouvelle béhème R 1200 GS a un petit bidule électronique pour rouler avec l’essence pourrie… »
***

– Tu dors, maintenant ?
– Non, je guette le bout de ta cigarette…
– Tu sais, je…
– Tu quoi ?
– Je pense que tu devrais rester. Je pense que tout ce que tu m’as dit sur Philibert à propos de mon départ est aussi valable pour toi… Je pense qu’il serait très malheureux si tu t’en allais et que tu es garant de son fragile équilibre au même titre que moi…
– Euh… la dernière phrase, tu peux la redire en français ?
– Reste.
– Non… Je… je suis trop différent de vous deux… On mélange pas les torchons et les serviettes comme dirait ma mémé…
– On est différents, c’est vrai, mais jusqu’où ? Peut-être que je me trompe, mais il me semble qu’on forme une belle équipe de bras cassés tous les trois, non ?
– Tu l’as dit…
– Et puis, qu’est-ce que ça veut dire, différents ? Moi qui ne sais pas me faire cuire un œuf, j’ai passé la journée en cuisine, et toi qui n’écoutes que de la techno, tu t’endors avec Vivaldi… C’est de la foutaise, ton histoire de torchons et de serviettes… Ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences… Au contraire, sans toi je n’aurais jamais su reconnaître une feuille de pourpier…
– Pour ce que ça va te servir…
– Ca aussi c’est de la connerie. Pourquoi « me servir » ? Pourquoi toujours cette notion de rentabilité ? Je m’en tape que ça me serve ou pas, ce qui m’amuse, c’est de savoir que ça existe…
– Tu vois qu’on est différents… Que ce soit toi ou Philou, vous êtes pas dans le vrai monde, vous avez aucune idée de la vie, de comment y faut se battre pour survivre et tout ça… Moi j’en avais jamais vu des intellos avant vous deux, mais vous êtes bien comme l’idée que je m’en faisais…
– Et c’était quoi ton idée ?
Il agita les mains :
– C’était : Piou, piou… Oh, les petits oiseaux et les jolis papillons ! Piou, piou qu’ils sont mignons… Vous reprendrez un chapitre mon cher ? Mais oui, mon cher, deux, même ! Ca m’évitera de redescendre… Oh ! non ! ne redescendez pas, ça pue trop en bas !

***
« -Tu fais quoi pour Noël ?
– Je prends deux kilos. »
***
« Tiens, le pire quand on vieillit, ce n’est pas tant le corps qui fiche le camps, ce sont les remords. Comment ils reviennent vous hanter, vous torturer… le jour… la nuit… tout le temps. Il arrive un moment où tu ne sais plus si tu dois garder les yeux ouverts ou bien les fermer pour les chasser. Il arrive un moment où, Dieu sait que j’ai essayé pourtant, j’ai essayé de comprendre pourquoi ça n’avait pas collé, pourquoi tout était allé de travers, tout… tout »

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