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années 80 : Syrie, Damas, vie quotidienne

Recto

 

Une poignée d’étoiles de Rafik Schami

Traduit de l’allemand par Bernard Friot.

Prix 1000 Jeunes Lecteurs, 1990.
Première édition France: 1987

Note de l’éditeur

Pendant près de trois ans, le fils d’un boulanger de Damas tient son journal. Il fait ainsi la chronique d’un vieux quartier de la capitale syrienne, véritable mosaïque de nationalités réunies par les hasards de l’histoire. Il trace aussi le portrait d’une foule de personnages attachants: sa mère d’abord, à laquelle l’unit une complicité exceptionnelle; son vieil ami Salim, qui mêle sans cesse dans ses écrits le mythe et la réalité ; Nadia, la jeune fille qu’il aime, et bien d’autres encore. Mais surtout, il découvre peu à peu la situation politique de son pays, marquée par l’injustice, l’absence de liberté et la répression de toute opposition. Pour témoigner de cette réalité – et la dénoncer – il n’a qu’une ambition: devenir journaliste.

première page du journal et autres extraits

12.1.

«Dommage que je ne sache pas écrire. Quand je pense à tout ce que j’ai vécu… Je ne me souviens même plus de ce qui m’empêchait de dormir, des nuits entières, il y a quelques années.

– Mais, mon oncle, tu te souviens encore d’une foule de choses, ai-je dit pour consoler oncle Salim.

– Non, mon ami, a-t-il répondu. De tout le paysage, je n’aperçois plus que les montagnes. Bientôt, seuls seront visibles les sommets, et l’ensemble disparaîtra dans le brouillard. Si j’avais appris à écrire, je pourrais non seulement contempler les montagnes, les champs et les vallées, mais distinguer aussi chaque épine de chaque rosier. Ah, les Chinois étaient vraiment des gens formidables ! »

Je ne voyais pas le rapport entre les rosiers et les Chinois. Oncle Salim m’a expliqué: « Grâce à l’invention du papier, les Chinois ont mis l’écriture et la lecture à la portée de tous. Ils ont sorti l’écrit des temples des érudits et des palais des empereurs et l’ont mis dans la rue. Ce sont des gens formidables. »

Dès mon retour de chez oncle Salim, j’ai décidé de tenir un journal. J’oublie tellement de choses. Je ne me souviens même plus du prénom de la mère de ma première amie, Samira. Ma cervelle est une vraie passoire.

J’écrirai chaque jour, promis!
(…)
15.6.

«A quoi bon aller à l’école? m’a dit mon père. Il y a déjà bien assez d’avocats et de professeurs. »

Je lui ai répondu que je voulais devenir journaliste. Il s’est moqué de moi. « C’est un métier de bons à rien, a-t-il dit, qui passent leur temps dans les cafés et ne racontent que des mensonges. » Il ne veut pas que son fils traîne les rues comme un vagabond, déforme tout ce que disent les gens et écrive des insanités à leur sujet. Et je dois me mettre dans la tête, une fois pour toutes, que nous sommes chrétiens. Pour avoir une chance, il faudrait que je m’appelle Mohammad ou Mahmud. Quand je lui ai demandé pourquoi il me disait ça, il a répondu d’un air triste que je comprendrais bien assez tôt.

(…)

24.6

Nous venons de vivre des jours très  difficiles. Mercredi dernier, il y avait un travail fou à la boulangerie. Je venais de rentrer de ma tournée de midi et voulais souffler un peu quand l’axe du pétrin s’est brisé. Heureusement, mon père avait une pièce de rechange et il a réussi, non sans mal, à réparer l’engin. Au moment où, tout content de lui, il déclarait qu’il avait bien mérité un thé, une voiture de la police a stoppé devant le magasin. Deux policiers en ont surgi et ont bloqué l’entrée avec leurs fusils mitrailleurs. Un homme en costume très chic est descendu sans se presser de la voiture et s’est approché de la boulangerie. Mon pauvre père s’essuyait nerveusement les mains à son tablier et murmurait: « Sainte Marie, protégez-moi ! Sainte Marie, secourez-moi ! »

L’homme en costume devait avoir dans les trente ans. Il a demandé à mon père de décliner son identité et, quand le malheureux s’est exécuté, il a froidement ordonné:

« Monte !

– Mais qu’est-ce que j’ai fait ?

– Si tu n’as rien fait, tu n’as rien à craindre», a répondu l’homme à voix basse. Il a fait signe aux policiers de repousser les clients qui s’étaient amassés, hostiles, devant la porte du magasin. Il lui a suffi d’un regard et les policiers se sont mis à frapper la foule à coups de crosse. Mon père était décomposé. Jamais je ne l’avais vu si pâle.

«Où m’emmenez-vous? a-t-il balbutié. Est-ce que je dois enlever mon tablier et mettre une veste ?
– Oui, ça vaudrait mieux, a répondu l’homme.

– Sainte Marie », a murmuré mon père. Il a jeté son tablier dans un coin et enfilé sa veste à la hâte. Puis il m’a caressé la tête en disant: «N’aie pas peur, je serais très vite de retour. »

Le bruit des menottes refermées autour des poignets de mon père m’a tiré de mon hébétement. Je me suis rué sur le trottoir et je me suis accroché à sa veste pour essayer de le retenir tandis qu’on le poussait dans la voiture. Un policier m’a violemment bousculé mais, sans lâcher prise, j’ai hurlé au secours. Le sbire infâme m’a donné un coup de crosse dans le ventre et je suis tombé à la renverse. Deux ouvriers de la boulangerie m’ont relevé et quelqu’un dans la foule s’est écrié à haute voix: « Sales brutes ! Ce n’est qu’un enfant ! »

La voiture a démarré en trombe. Les voisins horrifiés se sont précipités vers moi et le marchand de fleurs m’a tendu un verre d’eau. « Bois ça, mon garçon. Ça t’aidera à surmonter le choc. Seul Dieu est tout-puissant. Ces salauds-là ne l’emporteront pis au paradis ! »

La nuit après l’arrestation de mon père, personne n’a réussi à dormir. Ma mère pleurait. Les voisins sont venus à tour de rôle pour veiller avec elle. Ils ne voulaient pas la laisser seule. Oncle Salim non plus n’a pas dormi. Le matin, à quatre heures, il m’a accompagné sans mot dire à la boulangerie. Il s’est installé au comptoir et a servi les clients avec l’aide des ouvriers. Aussitôt ma tournée terminée, je suis rentré à la boulangerie. Je ne sentais pas ma fatigue. Je ne voulais pas laisser mon vieil ami seul trop longtemps. Il a soixante-quinze ans et il est très myope. Mais il n’a pas arrêté de plaisanter et de rassurer les clients en leur promettant que mon père reviendrait bientôt.

Ils ont battu mon père pendant quatre jours entiers. Par deux fois, ils ont appuyé sur sa tempe le canon d’un revolver et ont menacé de tirer s’il ne disait pas la vérité. Comme mon père leur répétait pour la centième fois qu’il ne savait même pas ce qu’on lui voulait, ils ont appuyé sur la détente. Le revolver n’était pas chargé, mais mon père s’est évanoui. En revanche, quand on l’a passé à tabac, il n’a pas versé une larme ni crié grâce! Ce n’était pas le cas des autres prisonniers.

« Dis-nous qui tu es ! » a hurlé un jour un policier à un vieux paysan. Le pauvre homme a dit son nom, mais le policier l’a battu jusqu’à ce qu’il donne la réponse souhaitée: «Je suis un chien ! Je suis un traître ! » Et quand il a laissé échapper un «Pour l’amour de Dieu!» son tortionnaire a redoublé de coups en ricanant: « Le voilà, l’amour de Dieu ! » En racontant cela, mon père pleurait comme un enfant. Oncle Salim l’a embrassé sur les yeux et sur la main.

Ils ont frappé mon père pendant quatre jours, les criminels, avant de s’apercevoir qu’ils l’avaient confondu avec un avocat, un opposant au régime qui porte, par hasard, le même nom que lui.

Oncle Salim ne croit pas à cette explication: « Ils t’ont battu, toi, mais c’est pour que tout le monde tremble ! lis savent parfaitement que ton père et ta mère ont un autre nom et que tu es boulanger. » Et il a maudit le gouvernement.

Je suis très fier de mon père et je l’aime plus que jamais. C’est une chance que je ne sois pas parti. Ma mère et lui ne s’en seraient pas remis; quand on l’a libéré, il a tout de suite demandé de mes nouvelles. Jamais je ne pardonnerai au gouvernement ce qu’on lui a fait.

«Celui qui oublie une injustice en attire une nouvelle », a renchéri oncle Salim quand je lui ai avoué ma haine du gouvernement.

Papa nous a demandé de ne parler à personne des mauvais traitements qu’il a subis, car les salauds l’ont menacé des pires ennuis s’il disait quoi que ce soit. J’ai quand même tout raconté à Mahmud et il est d’accord avec oncle Salim.

Une vague d’arrestations a déferlé sur Damas, entraînant avec elle souffrances et humiliations.

Un peu plus et j’oubliais ; il faut pourtant que je le raconte avant de ranger ce journal : quand oncle Salim a remis à mon père l’argent amassé pendant ces quatre jours, mon père a insisté pour le dédommager de son travail, mais le vieil homme a refusé. Alors mon père a eu l’idée de l’inviter à partager notre repas chaque dimanche. Oncle Salim a accepté avec beaucoup d’humour: «Très volontiers, a-t-il dit en me regardant. Comme ça, je pourrai raconter une de mes histoires stupides à mon ami ; il en oubliera de manger et moi j’aurai double ration ! »

Rafik Schami est né à Damas en Syrie en 1946. De 1966 à 1969, il édite et coécrit un journal mural affiché dans la vieille ville de Damas. Il a raconté cette période de sa vie dans « Une poignée d’étoiles »” qui a été primé en Allemagne, en Suisse, en Autriche et aux Pays-Bas. C’est en Allemagne qu’il a fait ses études avant de devenir chimiste dans l’industrie, puis écrivain. Il a été cofondateur du groupe littéraire « Südwind » (« Vent du sud ») et de l’association littéraire et artistique « Polikunst », deux mouvements en faveur de la littérature issue de l’immigration. Conteur exceptionnel, ses histoires s’appellent : « Comment un homme fait ligoter sa voix et comment il la détache« , ou encore : « Comment un homme qui avait faim au sortir d’un rêve put apaiser la faim des autres« . On les retrouve dans le recueil « Le conteur de la nuit »


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