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lu sur Le blog de la Médiathèque Marguerite Yourcenar

« Du meilleur des mondes » à « Hunger games », voyage au cœur de la dystopie

Publié le 26 juin 2014 par Le blog de la Médiathèque Marguerite Yourcenar

Harry Potter et Twilight sont des ouvrages qui ont marqués des générations de jeunes (et moins jeunes !) lecteurs. Aujourd’hui, place à Hunger Games !

Hunger games, c’est l’histoire du Capitole, un gouvernement totalitaire qui organise chaque année un « jeu de la faim » grandeur nature dans lequel 24 adolescents s’entretuent jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Nous suivons l’histoire de Katniss, jeune femme en quête de liberté qui, lors des jeux, va défier le Capitole. Comme ses prédécesseurs à gros succès mondial, ce livre n’a pas échappé à son adaptation cinématographique :

CF_Recap_02V3cliquer sur l’image pour voir la BO du film

Mais Hunger games, c’est avant tout le livre qui a remis au goût du jour la dystopie ! Depuis sa parution, la production éditoriale du genre littéraire a explosée !
Mais la dystopie, c’est quoi ?

La dystopie est un thème des littératures de l’imaginaire. Dystopie contient « topos » qui veut dire « lieu ». L’origine du terme se trouve chez Thomas More qui, en 1516, écrivait L’utopie. L’utopie décrit des lieux et des sociétés idéales, à l’inverse, la contre-utopie est un lieu infernal où règne la barbarie. La dystopie quand à elle désigne une société qui dys-fonctionne. La dystopie en littérature est le récit de l’interrogation des personnages face à la société et de leurs actions pour la changer.

Les classiques de la dystopie

La dystopie n’est pas nouvelle. Preuve à l’appui, ces ouvrages du XXème siècle sont devenus des classiques du genre :

Nous autres de Zamiatine (1920)

dossier blog
Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932)
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1984 de George Orwell (1948)
image1.ashxFahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953)
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Bref, il n’y a pas que Hunger games. Nous vous conseillons donc quelques autres sociétés à explorer !
De nouvelles sociétés à explorer…

De nouvelles sociétés à explorer…

1 / Le passeur de Lois Lowry (1993)

Dans une société d’apparence utopique, « le passeur », détenteur de la mémoire, doit transmettre à Jonas, qui devra prendre sa relève, tous les secrets du passé. Il deviendra alors le nouveau détenteur de la mémoire. Jonas découvre ainsi la guerre, la souffrance… mais il découvre aussi l’amour, les couleurs, les animaux. Sa société si parfaite lui semble alors triste, fade et criminelle. Et il va vouloir changer les choses….

2 / Divergente de Veronica Roth (2011)

La société est divisée en cinq factions : les Altruistes, les Sincères, les Érudits, les Fraternels et les Audacieux. Un test à seize ans détermine à quelle faction les individus se rattachent pour qu’ils puissent, lors de la Cérémonie du Choix, opter pour un avenir qui leur correspond. Or pour Béatrice, issue d’une famille d’Altruistes, rien ne se passe comme prévu. On ne lui donne pas le résultat de son test, et pour cause : elle est Divergente, c’est-à-dire qu’elle est dotée de plusieurs de ses qualités. Mais être divergent, c’est finir exécuté par le gouvernement… Comprenant qu’elle doit garder le silence, elle choisit alors la faction des Audacieux. Mais elle va vite, grâce à ses diverses qualités, démasquer les travers de son gouvernement et l’affronter….

Comme Hunger Games, cette série est adaptée au cinéma : Bande annonce du film Divergente

cliquer sur l’image pour la Bande Originale

 3 / Uglies de Scott Westerfeld (2007)

Dans un monde imaginaire, la civilisation est parvenue à une perfection qui repose sur le culte de la beauté. A l’adolescence, les jeunes subissent une opération de chirurgie esthétique et deviennent des « Pretties ». Tally est très impatiente de le devenir, enfin elle ne sera plus moche et vivra une vie facile et insouciante. Mais sa rencontre avec Shay va tout changer ! Shay refuse cette société, elle ne veut pas devenir belle et va s’enfuir en dehors de la cité dans un endroit mystérieux appelé « La Fumée ». Tally part alors à sa recherche et ce qu’elle va découvrir va la bouleverser à tout jamais…

4 / Le combat d’hiver de Jean-Claude Mourlevat (2006)

Des adolescents vivent enfermés dans un orphelinat aux règles très strictes. Quatre d’entre eux découvrent qu’ils sont séquestrés car ce sont des enfants d’opposants politiques assassinés il y a plus de quinze ans. Les jeunes gens décident alors de s’enfuir afin de reprendre le flambeau de leurs parents… Le gouvernement, appelé « La Phalange », va-t-il pouvoir maintenir son régime totalitaire ?

5 / Méto de Yves Grevet (2008)

Soixante-quatre enfants vivent isolés du monde, dans une grande maison à l’organisation dictatoriale. Sous la surveillance des Césars, ils vivent une vie très réglée et organisée. Divisés par couleurs selon leur taille, ils sont soumis chaque jour à une injection qui retarde leur croissance. Grandir signifie disparaitre de la maison. Méto va vouloir comprendre ce qu’il advient après et il va, avec quelques autres enfants, organiser une rébellion…

côté jeune fille et côté garçon… une préoccupation commune

Maud LETHIELLEUX
J’ai quinze ans et je ne l’ai jamais fait
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Sous son titre provocateur, ce roman cache bien son jeu. Capucine n’est pas une délurée, mais l’ « intello » de la classe, qui pense aimer en secret son professeur d’histoire. Obsédée par sa virginité, elle se raconte avec une distance non dénuée d’humour : « J’aimerais bien coucher avec un écrivain et devenir sa muse, qu’après nos ébats il allume une bougie et ouvre son carnet de bord […]. Mais cet écrivain est beaucoup trop vieux, je ne couche pas avec les grands-pères. Ni avec personne d’ailleurs. » (p. 108). En courts chapitres alternés interviennent les pensées de Martin, cancre désabusé mais chanteur inspiré. Au détour d’un concert, Capucine et Martin se découvrent, s’apprécient… et puis ? Ce serait trop simple, et chacun murira à sa manière. Drôle et profond, avec une écriture d’une simplicité travaillée, J’ai quinze ans et je ne l’ai jamais fait renouvelle au second degré l’exploration des affres de l’adolescence. Coup de cœur, auteur à suivre !

     Sophie Pilaire

et pour public plus averti (à partir de 16 ans note l’éditeur) ou à lire avec d’autres afin d’en parler ? Une idée fixe de Melvin Burges

« Je voulais écrire sur les garçons à l’adolescence et sur ce qu’ils doivent affronter dans leur monde particulièrement fermé. Trop peu de livres se concentrent sur ces grands adolescents et c’est en partie pour cette raison qu’ils ne lisent pas» (Melvin Burgess, « The Daily Telegraph ».

Dino, Jonathon et Ben ont 17 ans. Et ils n’ont qu’une idée en tête, une idée fixe : passer enfin à l’acte sexuel. En attendant, toutes leurs discussions ne sont que vantardises salaces, qui révèlent leur obsession autant que leur gêne de ne pas encore « l’avoir fait ». Si bien qu’ils en oublient l’existence de sentiments. Mais petit à petit, les trois adolescents sont confrontés aux vraies questions qui rythment une vie de couple.
(…) Avec ce nouveau roman, Melvin Burgess choque. Et il le sait. La crudité et la vulgarité volontaires de certains propos, notamment dans les premières pages, ne sont pas à mettre dans toutes les mains. De même que les passages très érotiques du livre. Mais Une idée fixe n’est pas un simple étalage gratuit de sexe. Déjà, il peut jouer le rôle d’un roman d’initiation, comme le fut Junk en ce qui concerne la drogue : le thème des relations garçon-fille est pour une fois traité dans un livre pour garçons. Ensuite, l’auteur va bien plus loin que l’exposition facile de l’acte sexuel : il en montre les rouages complexes, les risques, les souffrances morales. Les héros, de brutes obsédées et insensibles, se montrent peu à peu comme des êtres réfléchis, fragiles, et au fond même plutôt moraux.

Un roman pour jeunes adultes, donc, intelligent et dans la lignée des autres livres de Melvin Burgess.

Contes du miroir Yak Rivais

version intégrale du conte de Charles Perrault ici

janvier_23Les contes du miroir de Yak Rivais

Réécriture de contes connus avec chaque fois une contrainte, nouvelle  occasion pour Yak Rivais de partager son humour et son esprit facétieux.

Le franglais

Le jeu consiste à placer dans chaque phrase au moins un mot d’anglais couramment employé dans la langue française.

Barbe-Bleue

Il était une fois un play-boy a la barbe bleue qui épousa une jeune pin-up. Cette pin-up avait un peu peur de son mari car il avait un look généralement sombre et mystérieux. Dans les garden-parties et cocktails mondains, les mauvaises langues disaient qu’il avait été marié déjà six fois, mais qu’on ne savait pas ce que ses femmes étaient devenues.

Un week-end, Barbe-Bleue dit à son épouse :

– Darling, je dois aller à un meeting- international prendre la parole sur des problèmes de marketing. Je te laisse les clés du loft. Et parmi celles-ci, voici une clé spéciale qui ouvre une kitchenette secrète que je t’interdis de visiter.

La-dessus, Barbe-Bleue embrassa sa femme en disant « I love you, baby »  et il s’en alla en break à la ville.

Des qu’il eut tourné les talons, sa femme qui était curieuse speeda ouvrir la kitchenette. Elle manqua tomber knock-out a la vue du spectacle qu’elle découvrit ! En effet, les cadavres des six premières épouses de Barbe-Bleue étaient la, entassés comme dans un western ou un thriller. La jeune femme effrayée en laissa tomber la clé dans le sang rouge comme de la sauce ketchup. Mais elle eut beau ensuite laver avec du white-spirit la clé tachée, elle ne réussit pas a effacer les traces de sang, car c’était une clé magique.

Et justement, Barbe-Bleue faisait un come-back parce qu’il avait oublié quelque chose.

– Je suis revenu, dit-il, car j’ai oublié mon attache-case.

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dédicace improvisée à Frissons à Bordères (2007)

Alors il remarqua que sa femme était si troublée qu’elle était au bord du break-down. Et, à la voir si peu cool, il devina qu’elle avait ouvert la kitchenette !

– Okay, dit-il, rends-moi mes clés !

-Je les ai laissées dans le living-room ! balbutia la malheureuse femme affolée.

– Va les chercher, exigea Barbe-Bleue de sa belle voix de crooner.

La femme grimpa vite au sommet du building. Elle rencontra sa sœur à la sortie du lift.

– Anne ! lui demanda-t-elle. Regarde par le bow-window si tu vois nos frères arriver!

Or elle attendait ses frères qui étaient militaires et servaient dans les tanks. Anne se mit aussitôt à scruter la campagne avec un zoom. Pendant ce temps, en bas, Barbe-Bleue trompait son impatience en buvant un whisky on the rocks.
– Baby! cria-t-il. Si tu ne descends pas, je vais monter te chercher et je te transformerai en hamburger!

La pauvre femme s’affolait et pleurait tellement que le make-up de ses yeux fondait et coulait sur ses joues.

– Anne, sister Anne, ne vois-tu rien venir ? criait-elle.

– Je ne vois que l’herbe qui verdoie sur le green du golf à côté de chez nous, répondait la sœur parfaitement relaxe.

D’en bas, Barbe-Bleue hurlait qu’il allait transformer sa femme en porridge.

– Anne, sister Anne, implorait la malheureuse, ne vois-tu rien venir, please ?

– Je vois une jeep qui roule sur la route ! Elle est pleine de boys de l’US Army!

Cependant, Barbe-Bleue, énervé, ouvrit son grand bowie-knife et grimpa l’escalier pour aller trancher la gorge de sa femme.

– Kiss me, et fais tes prières ! lui dit-il.

Mais les frères arrivaient avec des soldats, browning au poing. Ils lui tirèrent dans le ventre une quinzaine de balles dum-dum, et l’affreux mari à la barbe bleue tomba sur le plancher.

La femme de Barbe-Bleue se jeta dans les bras de ses frères en disant thank you. Plus tard, avec les dollars de son mari, elle leur acheta des grades de capitaine à la NASA. Puis elle épousa un joyeux hippie qu’elle aimait depuis longtemps et qui jouait de le la guitare dobbro dans les snacks. C’est comme ça que l’histoire s’achève en happy end. That’s all, Folks !

années 80 : Syrie, Damas, vie quotidienne

Recto

 

Une poignée d’étoiles de Rafik Schami

Traduit de l’allemand par Bernard Friot.

Prix 1000 Jeunes Lecteurs, 1990.
Première édition France: 1987

Note de l’éditeur

Pendant près de trois ans, le fils d’un boulanger de Damas tient son journal. Il fait ainsi la chronique d’un vieux quartier de la capitale syrienne, véritable mosaïque de nationalités réunies par les hasards de l’histoire. Il trace aussi le portrait d’une foule de personnages attachants: sa mère d’abord, à laquelle l’unit une complicité exceptionnelle; son vieil ami Salim, qui mêle sans cesse dans ses écrits le mythe et la réalité ; Nadia, la jeune fille qu’il aime, et bien d’autres encore. Mais surtout, il découvre peu à peu la situation politique de son pays, marquée par l’injustice, l’absence de liberté et la répression de toute opposition. Pour témoigner de cette réalité – et la dénoncer – il n’a qu’une ambition: devenir journaliste.

première page du journal et autres extraits

12.1.

«Dommage que je ne sache pas écrire. Quand je pense à tout ce que j’ai vécu… Je ne me souviens même plus de ce qui m’empêchait de dormir, des nuits entières, il y a quelques années.

– Mais, mon oncle, tu te souviens encore d’une foule de choses, ai-je dit pour consoler oncle Salim.

– Non, mon ami, a-t-il répondu. De tout le paysage, je n’aperçois plus que les montagnes. Bientôt, seuls seront visibles les sommets, et l’ensemble disparaîtra dans le brouillard. Si j’avais appris à écrire, je pourrais non seulement contempler les montagnes, les champs et les vallées, mais distinguer aussi chaque épine de chaque rosier. Ah, les Chinois étaient vraiment des gens formidables ! »

Je ne voyais pas le rapport entre les rosiers et les Chinois. Oncle Salim m’a expliqué: « Grâce à l’invention du papier, les Chinois ont mis l’écriture et la lecture à la portée de tous. Ils ont sorti l’écrit des temples des érudits et des palais des empereurs et l’ont mis dans la rue. Ce sont des gens formidables. »

Dès mon retour de chez oncle Salim, j’ai décidé de tenir un journal. J’oublie tellement de choses. Je ne me souviens même plus du prénom de la mère de ma première amie, Samira. Ma cervelle est une vraie passoire.

J’écrirai chaque jour, promis!
(…)
15.6.

«A quoi bon aller à l’école? m’a dit mon père. Il y a déjà bien assez d’avocats et de professeurs. »

Je lui ai répondu que je voulais devenir journaliste. Il s’est moqué de moi. « C’est un métier de bons à rien, a-t-il dit, qui passent leur temps dans les cafés et ne racontent que des mensonges. » Il ne veut pas que son fils traîne les rues comme un vagabond, déforme tout ce que disent les gens et écrive des insanités à leur sujet. Et je dois me mettre dans la tête, une fois pour toutes, que nous sommes chrétiens. Pour avoir une chance, il faudrait que je m’appelle Mohammad ou Mahmud. Quand je lui ai demandé pourquoi il me disait ça, il a répondu d’un air triste que je comprendrais bien assez tôt.

(…)

24.6

Nous venons de vivre des jours très  difficiles. Mercredi dernier, il y avait un travail fou à la boulangerie. Je venais de rentrer de ma tournée de midi et voulais souffler un peu quand l’axe du pétrin s’est brisé. Heureusement, mon père avait une pièce de rechange et il a réussi, non sans mal, à réparer l’engin. Au moment où, tout content de lui, il déclarait qu’il avait bien mérité un thé, une voiture de la police a stoppé devant le magasin. Deux policiers en ont surgi et ont bloqué l’entrée avec leurs fusils mitrailleurs. Un homme en costume très chic est descendu sans se presser de la voiture et s’est approché de la boulangerie. Mon pauvre père s’essuyait nerveusement les mains à son tablier et murmurait: « Sainte Marie, protégez-moi ! Sainte Marie, secourez-moi ! »

L’homme en costume devait avoir dans les trente ans. Il a demandé à mon père de décliner son identité et, quand le malheureux s’est exécuté, il a froidement ordonné:

« Monte !

– Mais qu’est-ce que j’ai fait ?

– Si tu n’as rien fait, tu n’as rien à craindre», a répondu l’homme à voix basse. Il a fait signe aux policiers de repousser les clients qui s’étaient amassés, hostiles, devant la porte du magasin. Il lui a suffi d’un regard et les policiers se sont mis à frapper la foule à coups de crosse. Mon père était décomposé. Jamais je ne l’avais vu si pâle.

«Où m’emmenez-vous? a-t-il balbutié. Est-ce que je dois enlever mon tablier et mettre une veste ?
– Oui, ça vaudrait mieux, a répondu l’homme.

– Sainte Marie », a murmuré mon père. Il a jeté son tablier dans un coin et enfilé sa veste à la hâte. Puis il m’a caressé la tête en disant: «N’aie pas peur, je serais très vite de retour. »

Le bruit des menottes refermées autour des poignets de mon père m’a tiré de mon hébétement. Je me suis rué sur le trottoir et je me suis accroché à sa veste pour essayer de le retenir tandis qu’on le poussait dans la voiture. Un policier m’a violemment bousculé mais, sans lâcher prise, j’ai hurlé au secours. Le sbire infâme m’a donné un coup de crosse dans le ventre et je suis tombé à la renverse. Deux ouvriers de la boulangerie m’ont relevé et quelqu’un dans la foule s’est écrié à haute voix: « Sales brutes ! Ce n’est qu’un enfant ! »

La voiture a démarré en trombe. Les voisins horrifiés se sont précipités vers moi et le marchand de fleurs m’a tendu un verre d’eau. « Bois ça, mon garçon. Ça t’aidera à surmonter le choc. Seul Dieu est tout-puissant. Ces salauds-là ne l’emporteront pis au paradis ! »

La nuit après l’arrestation de mon père, personne n’a réussi à dormir. Ma mère pleurait. Les voisins sont venus à tour de rôle pour veiller avec elle. Ils ne voulaient pas la laisser seule. Oncle Salim non plus n’a pas dormi. Le matin, à quatre heures, il m’a accompagné sans mot dire à la boulangerie. Il s’est installé au comptoir et a servi les clients avec l’aide des ouvriers. Aussitôt ma tournée terminée, je suis rentré à la boulangerie. Je ne sentais pas ma fatigue. Je ne voulais pas laisser mon vieil ami seul trop longtemps. Il a soixante-quinze ans et il est très myope. Mais il n’a pas arrêté de plaisanter et de rassurer les clients en leur promettant que mon père reviendrait bientôt.

Ils ont battu mon père pendant quatre jours entiers. Par deux fois, ils ont appuyé sur sa tempe le canon d’un revolver et ont menacé de tirer s’il ne disait pas la vérité. Comme mon père leur répétait pour la centième fois qu’il ne savait même pas ce qu’on lui voulait, ils ont appuyé sur la détente. Le revolver n’était pas chargé, mais mon père s’est évanoui. En revanche, quand on l’a passé à tabac, il n’a pas versé une larme ni crié grâce! Ce n’était pas le cas des autres prisonniers.

« Dis-nous qui tu es ! » a hurlé un jour un policier à un vieux paysan. Le pauvre homme a dit son nom, mais le policier l’a battu jusqu’à ce qu’il donne la réponse souhaitée: «Je suis un chien ! Je suis un traître ! » Et quand il a laissé échapper un «Pour l’amour de Dieu!» son tortionnaire a redoublé de coups en ricanant: « Le voilà, l’amour de Dieu ! » En racontant cela, mon père pleurait comme un enfant. Oncle Salim l’a embrassé sur les yeux et sur la main.

Ils ont frappé mon père pendant quatre jours, les criminels, avant de s’apercevoir qu’ils l’avaient confondu avec un avocat, un opposant au régime qui porte, par hasard, le même nom que lui.

Oncle Salim ne croit pas à cette explication: « Ils t’ont battu, toi, mais c’est pour que tout le monde tremble ! lis savent parfaitement que ton père et ta mère ont un autre nom et que tu es boulanger. » Et il a maudit le gouvernement.

Je suis très fier de mon père et je l’aime plus que jamais. C’est une chance que je ne sois pas parti. Ma mère et lui ne s’en seraient pas remis; quand on l’a libéré, il a tout de suite demandé de mes nouvelles. Jamais je ne pardonnerai au gouvernement ce qu’on lui a fait.

«Celui qui oublie une injustice en attire une nouvelle », a renchéri oncle Salim quand je lui ai avoué ma haine du gouvernement.

Papa nous a demandé de ne parler à personne des mauvais traitements qu’il a subis, car les salauds l’ont menacé des pires ennuis s’il disait quoi que ce soit. J’ai quand même tout raconté à Mahmud et il est d’accord avec oncle Salim.

Une vague d’arrestations a déferlé sur Damas, entraînant avec elle souffrances et humiliations.

Un peu plus et j’oubliais ; il faut pourtant que je le raconte avant de ranger ce journal : quand oncle Salim a remis à mon père l’argent amassé pendant ces quatre jours, mon père a insisté pour le dédommager de son travail, mais le vieil homme a refusé. Alors mon père a eu l’idée de l’inviter à partager notre repas chaque dimanche. Oncle Salim a accepté avec beaucoup d’humour: «Très volontiers, a-t-il dit en me regardant. Comme ça, je pourrai raconter une de mes histoires stupides à mon ami ; il en oubliera de manger et moi j’aurai double ration ! »

Rafik Schami est né à Damas en Syrie en 1946. De 1966 à 1969, il édite et coécrit un journal mural affiché dans la vieille ville de Damas. Il a raconté cette période de sa vie dans « Une poignée d’étoiles »” qui a été primé en Allemagne, en Suisse, en Autriche et aux Pays-Bas. C’est en Allemagne qu’il a fait ses études avant de devenir chimiste dans l’industrie, puis écrivain. Il a été cofondateur du groupe littéraire « Südwind » (« Vent du sud ») et de l’association littéraire et artistique « Polikunst », deux mouvements en faveur de la littérature issue de l’immigration. Conteur exceptionnel, ses histoires s’appellent : « Comment un homme fait ligoter sa voix et comment il la détache« , ou encore : « Comment un homme qui avait faim au sortir d’un rêve put apaiser la faim des autres« . On les retrouve dans le recueil « Le conteur de la nuit »

Une fin de récit : L’Appel de la forêt de Jack London

J. London, L’Appel de la forêt, traduit de l’américain par Mme de Galard, éd. Gallimard

Le chien Buck, qui mène une existence paisible chez son maître, a été volé par un aventurier. C’est pour lui le début d’une vie difficile. Vendu comme chien de traîneau, il est emmené dans le Grand Nord, où il apprend à se battre à voler et à tuer. Le chien se sent bientôt irrésistiblement attiré par ses ancêtres les loups. . .

Tout à coup un loup grand et maigre se détache de la troupe et s’approche du chien avec précaution mais en gémissant doucement. Buck reconnaît soudain son frère sauvage, son compagnon d’une nuit et d’un jour, leurs deux museaux se touchent, et le chien sent son cœur battre d’une émotion nouvelle.
À son tour, un vieux loup décharné, couvert de cicatrices, se rapproche. Buck, tout en retroussant les lèvres, lui flaire les narines et remue doucement la queue. Sur quoi le vieux guerrier s’assied et, pointant son museau vers la lune, pousse un hurlement mélancolique et prolongé. Les autres le reprennent en chœur.

Soléa

Buck reconnaît l’Appel… Il s’assied et hurle de même. Alors la meute l’entoure en le reniflant, sans plus lui témoigner aucune hostilité.
Et tout à coup, les chefs, poussant le cri de chasse, s’élancent dans la forêt; la bande entière les suit, donnant de la voix, tandis que Buck, au côté du frère sauvage, galope, hurlant comme elle.
Et ceci est la fin de l’histoire de Buck.

Mélissa

Mais les Indiens, au bout de peu d’années, remarquèrent une modification dans la race des loups de forêt. De plus forte taille, certains des jeunes montrent des taches fauves aux yeux et sur le museau, une étoile blanche au front ou à la poitrine. Et aujourd’hui encore, parmi les Yeehats, on parle d’un Chien-Esprit qui mène la bande des loups, et qui est plus rusé qu’aucun d’eux.
Les hommes le redoutent, car il ne craint pas de venir voler jusque dans leurs camps, renversant leurs pièges, tuant leurs chiens et s’attaquant aux guerriers eux-mêmes.
Parfois, ces chasseurs ne reviennent plus de la forêt, où l’on retrouve leur corps sans vie, la gorge béante. Et la légende de l’Esprit du Mal s’accroît d’un épisode de plus. Les femmes pleurent et les hommes s’assombrissent en y pensant.
Tous évitent la vallée du bord de l’étang, car en ce lieu apparaît périodiquement un visiteur sorti de la région des grands bois et des sources, dont la présence jette partout l’épouvante.
C’est, dit-on, un loup géant, à la superbe fourrure, à la mine hautaine et dominatrice. Il descend jusqu’à une clairière où des sacs en peau d’élan à moitié pourris dégorgent sur le sol un flot de métal jaune, à demi recouvert déjà par les détritus végétaux et les souples herbes sauvages*.

Diane

Le grand loup s’arrête et semble rêver; puis, avec un long hurlement, dont la tristesse glace le sang, il reprend sa course vers la forêt profonde qui est désormais sa demeure.
Alors, quand viennent les longues nuits d’hiver et que les loups sortent du bois pour chasser le gibier dans les vallées basses, on le voit courir en tête de la horde, sous la pâle clarté de la lune, ou à la lueur resplendissante de l’aurore boréale. De taille gigantesque, il domine ses compagnons, et sa gorge sonore donne le ton au chant de la meute, à ce chant qui date des premiers jours du monde.

*les souples herbes sauvages: c’est dans cette carrière que le maître de Buck, chercheur d’or, a été tué par les Indiens. Buck, pour le venger, a tué beaucoup d’indiens.

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Il faut sauver Saïd Brigitte Smadja

Il faut sauver Saïd Brigitte Smadja

 

quatrième de couverture

Saïd a aimé le travail bien fait, la langue française et ses richesses, les dictionnaires, la beauté sous toutes ses formes. Il a aimé être un bon élève. Mais c’était avant. Il y a longtemps. Il y a un an. Avant le collège Camille-Claudel, la foule hurlante de ses mille deux cents élèves, le racket, la fatigue, le mépris et la haine de ceux qui veulent tuer tout ce qui est beau. Au collège, Saïd a changé. Ce n’est pas qu’il ne veut plus réussir et s’en sortir. Il le veut toujours, de toutes ses forces. C’est juste que, des forces, il en a de moins en moins. Tout seul, il sait qu’il n’y arrivera pas. Alors il s’accroche à ce qu’il peut : une sortie à Paris au musée d’Orsay, un tableau qui représente des fleurs blanches sur un fond noir, son ami Antoine qui baigne dans la culture, le caractère d’un prof qui ressemble à l’acteur de Mission impossible… Sauver Saïd de l’échec et du désespoir, est-ce vraiment mission impossible ?

Illustration de couverture : Alan Mets (suivre le lien)

Octobre : le bruit

Dans le hall peint de couleurs vives et sales, les élèves sont agglutinés, une foule hurlante où je ne reconnais presque personne.

Les grands ne se parlent pas entre eux, ils rigolent très fort, ils crient comme si le reste du monde était sourd.

La plupart ne sont pas méchants, mais ils ne savent pas s’exprimer autrement. Certains se lancent des invectives, comme ils le font dans la rue ou en bas des immeubles, et les autres les imitent.

Invectives: paroles ou suite de paroles violentes lancées contre quelqu’un ou quelque chose; injures, insultes.

(…)  Dans les escaliers et les couloirs, c’est pire, ça résonne, les voix, les pas. Personne ne fait rien pour arrêter ça, sauf un pion parfois, qui crie plus fort que les élèves, mais ou bien ils ne l’écoutent pas, ou bien ils se moquent de lui. «Il ne va pas tenir longtemps, celui-là, c’est un nouveau», explique Manu, un ancien de la primaire.
En classe, le bruit devrait s’arrêter, mais, non.

Nadine nous faisait mettre en rang, deux par deux, dans le couloir, et elle nous expliquait qu’entre le couloir et la classe, il y avait une frontière. Quand on franchissait la frontière, on devait respirer un grand coup, elle disait qu’on entrait dans un autre espace. C’est drôle, au début, je la trouvais débile, mais, au bout de quelque temps, j’aimais ça, respirer, franchir la frontière, m’asseoir tranquillement à ma place et l’écouter.

Au collège Camille Claudel,  entre la rue et la grande cour, entre la grande cour et le hall,  entre le hall et le couloir,  entre le couloir et la classe, les frontières sont des passoires,  et il n’y a pas de douaniers. Les élèves entrent en parlant, ils jettent leur cartable sur les tables. Si le prof n’élève pas la voix, ils continuent. Si le prof élève la voix, ils s’arrêtent, à peine une minute, et ils recommencent. Déjà la moitié de mes profs ont abdiqué.

Abdiquer: renoncer à agir, se déclarer vaincu.

(…) À la cantine, le bruit devient plus fort encore, un bazar à faire crever les tympans. Puis il faut reprendre les escaliers, les couloirs et rentrer en classe et je dois faire un effort très grand, assis au premier rang, pour écouter ce que les profs racontent au milieu du tintamarre.

Tintamarre: grand bruit discordant.

Le collège Camille-Claudel, c’est comme chez moi. La télé est toujours allumée, des voix murmurent ou crient, et c’est toujours un film de guerre (p 11 à 18)

Novembre : la vengeance

Il [M. Théophile] est prof d’histoire-géo et, dans ses cours, il n’y a jamais de chahut, pas un son. Il ne met pas d’heures de colle, ni de zéros. Il arrive au bout du couloir et tout le monde se tient à carreau. À cause de ses cheveux blancs très courts, à cause de son costume, de sa cravate, de sa taille, presque deux mètres, et parce qu’il ressemble à l’acteur de Mission impossible.

Avec lui, tout le monde le sait, même Tarek: pas question de ne pas dire bonjour, pas question de parler fort, pas question de ne pas avoir ses affaires, pas question de ne pas faire un contrôle. Il nous mitraille de ses yeux bleus, il nous toise, il ne lâche jamais prise.

Je l’adore. C’est le seul cours où je peux travailler sans avoir à me boucher les oreilles. Le seul cours où je me repose.

Il [Tarek] préfère détruire Mme Beaulieu, parce que c’est une femme, qu’elle n’a même pas vingt-cinq ans, qu’elle est toute petite et (…) parce qu’elle ne ressemble pas à une commissaire de la télé.

En voyant les pneus crevés, M. Théophile a hurlé « Bande de salauds! » et il a montré son poing en direction des arbres. « Bande de lâches ! Quel exemple vous donnez à vos petits frères ? Criminels ! » (p. 29, 30)

Décembre : mon frère Abdelkrim

Au collège, je travaille de moins en moins, sauf avec M. Théophile. J’aimerais bien l’avoir comme prof dans toutes les matières. Il est sévère et il est très drôle parfois, quand on ne s’y attend pas du tout.

Il ne respecte pas le programme. Il dit en feuilletant le livre d’histoire-géo: « Quelle stupidité! »

Il a toujours des cartes muettes autour de lui et le jeu est d’être capable de dire où sont tous les pays.

Il nous a fait construire une frise avec des dates qu’on doit apprendre par cœur. Il a eu cette idée quand Mohammed a dit que le Christ était né en même temps que Louis XIV.

A tous ses cours pendant quelques minutes, on s’entraîne. Se repérer dans l’espace et le temps, c’est son truc à M. Théophile et même ceux qui n’apprennent rien chez eux finissent par savoir. (p33-34)

 (…) J’ai d’autres problèmes, et ça, Mme Beaulieu et M. Théophile ne le savent pas. Ils n’imaginent pas ma vie en dehors des murs en carton de leur classe. »(p 35)

La lecture du moment : Cherub

Les lecteurs se l’arrachent, c’est Cherub de Robert Muchamore, treize volumes déjà et un site

« CHERUB est une organisation secrète dépendant du MI5, les services de renseignement britanniques. Elle recrute des orphelins au fort potentiel intellectuel et physique. Elle leur donne une formation afin qu’ils puissent infiltrer des organisations criminelles. Là où un adulte est forcément suspect, un enfant passe inaperçu. CHERUB est elle-même un « personnage » des romans, puisque de nombreux chapitres évoquent en détail sa structure, son organisation, son fonctionnement, ses problèmes » lit-on en page d’accueil.


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